Série 3 (1/…)
J’ai parlé fréquemment dans ce blog des réactions visant à discréditer les LLM, en particulier les réactions de ceux (souvent des experts du numérique ou des philosophes) que j’ai appelés « les minimiseurs ». J’ai cherché à expliquer ces réactions, par exemple ici.
Mais j’ai peut-être sous-estimé l’ampleur ou la profondeur de cette réaction.
Peut-être faut-il tout simplement reconnaître que les IA et les LLM nous mettent très mal à l’aise.
Pour le roboticien japonais Masahiro Mori, quand les robots nous ressemblent, ils nous sont sympathiques, mais il peut y avoir un point de bascule si la ressemblance devient trop grande. La sympathie se transforme alors tout à coup en aversion. C’est le moment où, selon lui, on entre dans la « Vallée de l’étrange« . Familiarité et sentiment d’étrangeté se mêlent et nous dérangent intimement voire nous déstabilisent.
N’est-ce pas aussi ce malaise que provoquent en nous les LLM et les diverses sortes d’intelligence artificielles qui nous parlent, nous aident à rédiger, à résumer, à réfléchir, qui écrivent des livres, qui nous soignent, qui produisent des images vidéos possiblement trompeuses à s’y méprendre, qui créent même des œuvres d’art, qui pilotent des armes destructrices en autonomie, et finalement qui nous remplacent dans nos métiers, autrement dit qui nous remplacent dans la société.
Je ne me sens pas particulièrement obsédé par Freud, mais j’ai déjà cité l’idée de blessure narcissique ici et de manière presque amusante pour moi, je vois deux autres concepts freudiens qui viennent encore résonner avec cette idée de malaise :
– celle d »‘inquiétante familiarité » qui peut traduire le titre Das Unheimliche de l’essai de Freud de1919 ;
– et puis celle de « Malaise dans la civilisation » essai datant, lui, de la sombre année 1929 et qui se termine par une question sur le futur de l’humanité « depuis que la technique permet aux hommes de s’exterminer jusqu’au dernier ».
L’intelligence artificielle n’est peut-être pas -a priori- une arme de destruction massive, mais sa puissance et sa capacité potentielle à échapper à notre contrôle nous effrayent.
S’il y a un sentiment d’étrangeté, il y a de fait aussi un sentiment de menace, face à « ce double qui nous trouble ».
Peut-être parce qu’il nous ressemble un peu trop pour que nous soyons pleinement rassurés sur ce qu’il pourrait devenir.
Et dire qu’en ce moment Chat GPT – ou plutôt l’entreprise qui produit cet ensemble de machines – envoie des pubs pour nous dire qu’il peut nous aider pour notre itinéraire de vacances. Amusant…
Mais continuons à explorer ce que l’existence des LLM va changer dans notre façon de nous penser nous-mêmes.